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Le Crédit agricole va introduire en Bourse sa Caisse nationale et ses principales filiales

L'opération devrait être réalisée en 2001

Le congrès de la fédération nationale qui s'est tenu les 18 et 19 octobre à Montpellier, restera dans les annales du Crédit agricole. La banque verte y a entériné la décision d'introduire en Bourse une partie importante de ses activités : une révolution pour un groupe attaché aux principes mutualistes et coopératifs. L'ensemblecoté, qui exclut les caisses régionales, pourrait valoir sur les marchés entre 120 et 150 milliards de francs.

Mis à jour le vendredi 20 octobre 2000

MONTPELLIER de notre envoyée spéciale

Plus qu'aucune autre entreprise, le Crédit agricole a besoin de ces grand-messes qui réunissent plusieurs centaines de cadres pendant quelques jours pour évoquer et confirmer les grands choix stratégiques. Pour un groupe décentralisé, composé de cinquante caisses régionales, gouverné à la fois par une caisse nationale, chef de file financier du groupe, et par une fédération nationale, plus politique, et aujourd'hui à la tête d'une multitude de filiales (dans la banque d'investissement, la gestion d'actifs, le crédit à la consommation, l'assurance), c'est le meilleur moyen de signifier à tous qu'une décision est irréversible et ne peut plus être contestée.

A ce titre, le congrès de Montpellier, qui s'est tenu les 18 et 19 octobre, restera dans les annales. Le Crédit agricole y a entériné la décision de s'introduire partiellement en Bourse. Une révolution pour un groupe attaché aux principes mutualistes et coopératifs, qui ne font pas toujours bon ménage avec les règles d'une société cotée. Une fois en Bourse, une banque rend compte à ses actionnaires, qui ne sont pas forcément ses clients, contrairement à une société mutualiste qui s'explique devant ses clients coopérateurs.

Cette décision a été longuement préparée par Lucien Douroux, ancien directeur général de la Caisse nationale du Crédit agricole, et surtout parYves Barsalou, son président, qui a fini par arracher un consensus juste avant de quitter ses fonctions, en mai 2000. Mais leurs successeurs la mettront en oeuvre. Côté Caisse nationale (CNCA), le directeur général, Jean Laurent, partage la responsabilité du pilotage opérationnel du groupe avec le président du conseil d'administration, Marc Bué. Au niveau politique, essentiel pour mettre d'accord toutes les caisses régionales, c'est dorénavant René Carron, le président de la Fédération nationale (FNCA), et Pierre Bastide, son influent secrétaire général, qui sont aux commandes. Pendant deux jours, à Montpellier, ces quatre dirigeants n'ont! pas ménagé leur peine pour défendre leur projet boursier.

Comment va-t-il se présenter ?

Le Crédit agricole « se propose de coter en Bourse la Caisse nationale de Crédit agricole et l'ensemble de ses filiales nationales, dont elle deviendra à cette occasion l'unique actionnaire, en détenant de plus le quart du capital de chaque caisse régionale sous forme de certificats coopératifs associés. Cet ensemble offrira aux investisseurs un groupe représentatif de ce qu'est le Crédit agricole, de son fonds de commerce, de sa rentabilité. Les caisses régionales resteront les actionnaires majoritaires de cet ensemble », résume M. Bastide.


Seuls 20 % du capital du nouvel ensemble seront proposés au public et 10 % aux salariés du groupe. Le solde restera entre les mains des caisses régionales, qui détiennent aujourd'hui tout le capital de la caisse nationale et la moitié de la plupart des filiales spécialisées. Le capital des caisses régionales est, lui, entre les mains des caisses locales, donc des coopérateurs et, pour certaines caisses, de porteurs de certificats coopératifs, déjà cotés en Bourse.

Pour former la future société cotée, le Crédit agricole doit se lancer dans un immense chantier de redistribution d'actifs. Chaque mouvement d'actifs doit être conduit dans les règles de l'art comptable et juridique, avec une double évaluation de chaque société. Il ne faut léser personne, et les caisses régionales devront y veiller. Il faut également obtenir des agréments de l'administration fiscale pour que les profits dégagés au hasard de la réorganisation ne subissent pas de ponction fiscale remettant en cause le projet. Il faut enfin aménager certains aspects des statuts mutualistes, une opération bien engagée.

Si ce vaste chantier est maintenant engagé, il est peu probable qu'il puisse être terminé avant la fin du premier semestre 2001. La CNCA nouvelle formule n'entrera donc vraisemblablement pas en Bourse avant un an. Le congrès de Montpellier s'est abstenu de se prononcer sur un éventuel calendrier, autant que sur la valeur boursière du nouveau groupe. Celle-ci dépendra bien sûr de la conjoncture boursière. Circulent en coulisse, toutefois, des chiffres de 120 à 150 milliards de francs de capitalisation boursière, et certains verraient bien le groupe dans les grands indices européens...

Cette ambition risque cependant de se heurter à un autre grand principe de la réforme, rappelé par M. Carron : ne pas toucher à l'équilibre des pouvoirs au sein du groupe. Le Crédit agricole veut bien l'argent des marchés et ce moyen d'échange universel que sont devenues les actions de sociétés. Mais il n'a pas l'intention de partager le pouvoir. Le futur actionnaire devra croire au bon fonctionnement de la discipline collective mutualiste du Crédit agricole, qui, il est vrai, n'a pas mal fonctionné jusqu'à présent.

La banque verte fera tout pour le convaincre que c'est un bon système, car elle a vraiment besoin de cette nouvelle monnaie d'échange à laquelle travaillent deux banques d'affaires, Rothschild et Morgan Stanley Dean Witter. Etre cotée lui permettra de mener à bien un pan de son nouveau projet de groupe, arrêté à Montpellier. Tout en continuant les fusions de caisses régionales, pour ramener leur nombre à trente ou quarante, et de rationaliser son informatique, pour l'organiser autour de cinq à sept plate-formes, le Crédit agricole veut « jouer son rôle dans la recomposition actuelle du paysage bancaire en France comme en Europe », explique M. Bué. C'est dans cet esprit que nous sommes entrés au capital du Crédit lyonnais ». Il précise toutefois : « Notre démarche s'inscrit dans le l! ong terme, c'est pourquoi nous considérons que le Crédit lyonnais doit disposer du temps nécessaire pour mener à bien son redressement. »

L'autre grand axe stratégique du Crédit agricole en matière de croissance externe est la constitution d'un solide réseau d'alliances européennes. Il compte déjà parmi ses proches le premier groupe bancaire italien, Banca Intesa, le portugais Espirito Santo et la Banque commerciale de Grèce. Il ne compte pas s'arrêter là. Il entend également appuyer les projets éventuels de croissance externe d'Indocam dans la gestion d'actifs. Le Crédit agricole, déjà à la tête d'un excédent de fonds propres de 50 milliards de francs, ne manquera pas des moyens nécessaires à une banque mondiale !

« Il y a dix ans, la finance mondiale était dominée par les Japonais. De ceux qui appartenaient au top ten mondial des fonds propres, un seul établissement figure encore au palmarès de l'année 2000 : c'est le Crédit agricole », rappelle M. Laurent, qui sait que les dix prochaines années seront aussi mouvementées. Et marquées par une contrainte : la rentabilité. Le Crédit agricole ne veut donc pas négliger sa clientèle française, celle qui génère l'essentiel de son bénéfice et qui peut, à la marge, être la plus déstabilisée par le projet d'introduction en Bourse. La banque verte a donc décidé de la reconquérir en accélérant l'ouverture des structures coopératives des caisses aux clients fidèles, même s'ils n'ont rie! n à voir avec le monde agricole.

Sophie Fay

Le Monde daté du samedi 21 octobre 2000

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